Chapitre un
Il était bien mignon le colonel Astleford de me donner rendez-vous au Talbott Hôtel. Un palace discret pour gens friqués, planté sur Delaware place, au cœur de la Golden Coast à proximité du lac Michigan. Les cars de touristes faisaient la course jusqu'à Navy Pier, à deux pas de là !
Tout ça était à l'autre bout de Chicago... L'autre bout pour moi, s'entend ! Avec mon bureau dont je sous-loue une
partie à mon pote Fang, courtier de la Carson Insurances sur South Wabash avenue entre la 21ème rue et Cermak road, dans Chinatown. Je n'étais pas aux antipodes, mais avec cette
chaleur j'avais l'impression ce jour là, d'être à mille lieues de mon rencard ou presque... Je l'avais saumâtre ! Le colonel avait débarqué à Midway Airport, situé à une petite vingt minutes
de chez moi. On m'aurait prévenu plus tôt, je me serais fait un plaisir d'aller le cueillir à son avion. Tandis que là, je faisais du tourisme à me
payer les feux et la circulation sous la canicule. J'ai remonté Wabash aussi vite que me le permettaient les hordes de touristes assiégeant la ville.
La climatisation de ma Lincoln était approximative, aussi ai-je ouvert toutes les vitres pour ne pas cuire sur l'asphalte. Le thermomètre affichait 95 degrés Farenheit, pas moins ! Heureusement
pour nous autres chicagoans, des bouffées de fraîcheur nous arrivent du lac Michigan, même aux instants les plus torrides. Du lac ou de la Chicago River qui coupe la ville à plusieurs endroits.
Chicago, Windy City, est quand même la cité du vent. Chicago s'habillait de torride, tenue de saison ! Une ville bien paisible ! Chicago c'est beau
l'été mais trop chaud, trop touristique à mon gré ! Avec de gros orages aussi. Je savourais le bonheur de conduire ma Lincoln aux deux tons de bleu. Marine sur le toit et les ailes, azur sur le
capot, le coffre et les flancs. Une gamine de quarante ans d'âge. Une Limousine qui avait dû faire ses classes chez "Black Tie", le loueur de
l'élite. Je la tenais d'un avocat hors d'âge, comme elle. Elle ronronnait avec sérénité pour calmer mes impatiences. Je n'étais pas encore au Loop, le grand centre d'affaires de Chicago,
qu'annonçaient ses gratte-ciel devant à ma gauche. Ça m'a laissé tout le temps de gamberger.
Le téléphone avait sonné au moment où je m'engueulais avec Fang. Ce dernier avait la prétention de me démontrer que le jeu de ces péquenauds de Tampa Bay dénotait une supériorité stratégique à celle de nos Bears de Chicago. J'allais clouer le bec de ce jaune insolent quand Shafee, du bureau du maire, s'est annoncé :
- Holmes, salut! Johnny aimerait que vous rencontriez un certain colonel Astleford qui vient de débarquer à Midway Airport. Le colonel vous attendra au Talbott Hôtel ! Vous connaissez ?
Pour sûr ! John W. Dale, aussi je connaissais. Tu parles ! Rien que ça ! Le maire de Chicago en personne, jeune mais déjà grand héritier d'une dynastie qui forçait au respect. Pas moyen de refuser. De plus en bon écossais, je n'avais rien à refuser à un irlandais, allié contre notre ennemi commun John Bull, le mal nommé, le Bull étant l'emblème de Chicago en souvenir des anciens abattoirs émigrés à Kansas City dans les années soixante dix. On a gardé la tradition du bœuf d'excellence. Qui n'a pas goûté un de ces beefsteaks exquis de Chicago, ne peut raisonnablement prétendre savoir ce qu'est la viande. Je ne parle pas de l'épaisseur de nos pizzas et de nos hot dogs de trente centimètres, la merveille du genre.
- De quoi s'agit-il?
- Vous verrez ça avec le colonel, une vieille relation de notre maire bien aimé. Affaire très privée ! Johnny s'est montré peu prolixe... m'a juste dit qu'il vous faisait confiance. C'est tout dire.
- Il a un numéro de piaule votre colonel ?
- Suite 22-1b ! A-t-il précisé en pouffant.
- J'ai dit quelque chose de drôle ?
- Oh ! Non, je pensais à autre chose.
Je n'ai pas insisté, pas plus que je n'ai posé d'autre question. Un désir de John Warren Dale devait être considéré comme un ordre, sinon une sérieuse obligation. Je lui étais redevable à bien des égards. Ce vieux renard de Shafee ne pouvait l'ignorer. Peut-être que cela le faisait marrer. Il lui en fallait peu. Un jovial le père, qui tétait pas mal dés potron-minet. Ça ne l'empêchait pas d'être efficace dans son boulot et d'être un bon bougre de surcroît.
- Vous désirez un compte-rendu après l'entrevue ?
- Pourquoi pas, ou plutôt, non ! C'est moi qui vous contacterai dès demain !
J'ai raccroché après les salutations d'usage. Question monnaie, je ne m'inquiétais pas trop, l'éventuel futur client s'il météorisait dans les anneaux de notre édile, devait être plein aux as et le maire n'oubliait jamais les bonnes manières qu'on lui faisait. Le dernier péquenaud que j'avais remis au shérif ne m'avait pas rapporté la somme escomptée et j'étais à peine rentré dans mes frais. Entre la chasse aux mecs recherchés et les investigations que je pouvais mener, s'interposaient deux aspirateurs à greenback, les frais et le fisc. Ces deux là voulaient ma mort et me pompaient tous mes beaux dollars.
J'ai laissé Wabash à hauteur de la huitième rue que j'ai remontée jusqu'au musée Spertus, là, j'ai tourné à gauche pour emboîter Michigan avenue. Je profitais ainsi du spectacle d'un quartier chic et de la fraîcheur de Grant Park. Je suis moins sensible aux diverses essences du parc qu'aux toutes fraîches lascives qui déambulent à la recherche du temps perdu ou simplement du prince charmant. J'aime quand une jolie fille sourit ! C'est tellement bon un sourire jeté au passage comme on envoie un baiser. Même si ce sourire anticipe un tarif ! Un peu ce qu'annonçait la blonde qui léchait sa glace d'un air coquin. Ah ! Les exigences du devoir ! La conscience professionnelle ! Ça vous fait manquer tant d'occasions qui vous tendent les bras. Les abysses de mon compte en banque ne me laissaient pas le choix ! Je n'aurais pas même été capable d'offrir un steak chez Donley à la mignonne, juste un hamburger au Demon dogs et encore ! Quelle dèche ! Les trois mille dollars que j'avais ramassés pour l'arrestation de ce gros tas de Cunningham, un violeur de bas quartier, avaient été englouti dans la semaine sans que mes dettes ne diminuassent de façon sensible. Ça m'a mis l'eau à la bouche l'évocation du Demon Dogs. Le taulier n'utilisait que de la viande de premier choix et ses saucisses étaient d'authentiques Frankfürt. Le tout pouvait se consommer nature ou enrichi d'une palette colorée de sauces cocktails que n'aurait pas désavoué un maître flamand, pas plus d'ailleurs qu'un grand chef, tel Rick Bayless ou encore Charlie Trotter, pour le goût ! Un régal que seul Chicago peut apporter à la condition humaine ! Chicago la première ville des States, quoiqu'en disent les ignorants qui la place après New-York et Los Angeles ! Non mais !
J'ai enjambé la Chicago River avec cette même sensation de vertige que j'éprouve à chaque fois que je me retrouve suspendu entre ciel et terre pour me rendre dans les aires Nord de la cité. Dix minutes encore, et j'étais rendu sur Delaware place. Ça avait une sacrée gueule cet endroit! Pas demain que je pourrais y installer mes pénates !
Dieu qu'il faisait chaud ! Je me suis essuyé le front avec un mouchoir qui sentait la violette. Un message de senteur d'une copine stripteaseuse ! Une beauté pour qui j'avais une réelle faiblesse. J'ai laissé le moteur tourner pour que le voiturier du palace s'occupe de ma merveille. Visiblement pas emballé, l'amiral s'est approché avec une nonchalance qui avoisinait l'outrage. Ça le changeait des somptueuses bagnoles italiennes ou anglaises de sa clientèle huppée. Ma carrure et mon air aimable l'ont toutefois incité à se magner le train. Dans le hall, la fraîcheur de la climatisation m'a fait l'effet d'une douche glacée. Ça grouillait mais dans le feutré, genre termitière pour insectes bien élevés ! Régnaient les odeurs de cuirs et de parfums coûteux d'une clientèle dorée sur tranche. J'ai lorgné un trio de russes, plus belles que le Kremlin, des poules de mafieux sans doute ! Les temps avaient changé ! Elles ont gloussé ! Comment résister à mon sourire de Lovelace... Le concierge aimable et stylé m'a sorti le service réservé aux millionnaires. Son œil exercé ne s'est pourtant pas trompé sur mon costard à deux cents dollars et mes Weston fatiguées par une décennie de ruée vers l'Ouest passant par les bars du parcours.
- La suite 22-1b, le colonel Astleford ?
Il a eu un sourire curieux.
- Le colonel Astelford ?
- Aurais-je écorché son nom ?
Il a éludé ma question d'un sourire discret et compassé. Très homme du monde, il m'a indiqué du regard les somptueux canapés du bar de l'entrée.
- Je crois que Monsieur est attendu.
« Monsieur » s'est retourné et « Monsieur » l'a vue. Elle me fixait de ses prunelles azuréennes. Un peu le regard du parieur aux courses, lorgnant un tocard sur la ligne de départ. J'ai ressenti l'émotion de l'antilope repérée par la lionne. Posée comme un jade plus qu'assise au bord de son fauteuil, habillée d'un cuir moulant qui devait être à la haute couture ce que le Kohinor est aux bijoux de la couronne d'Angleterre, impassible, une fille sensationnelle aux cheveux auburn me dévisageait. J'ai regretté de ne pas m'être mis sur mon trente et un. Les dix ou quinze mètres à parcourir qui nous séparaient me furent un véritable supplice ! Je la sentais attentive, analysant sans faille les éléments de ma morphologie. Je me suis ressaisi, j'avais passé l'âge de m'émouvoir avant que d'aborder un beau châssis ! Le colonel Astleford devait être vraiment plein aux as pour se payer un colis pareil ! Son épouse ? Sa maîtresse ? Sa secrétaire ? Encore vingt secondes et j'allais être renseigné. Je me suis présenté.
- Je suis Holmes! Sherrinford Holmes ! On m'appelle Sher !
Sa bouche s'est avancée comme pour une moue.
- Mabel Astleford, appelez moi Mabel.
J'étais donc en présence de Mastress Astleford. Une femme de caractère à n'en pas douter ! Elle faisait immanquablement penser à Angie Dickinson ou encore Sharon Stone, en rousse, au mieux de sa forme. Son regard allait à sa voix. Tranchant, enveloppant, incisif. Je la dominais de toute ma taille et pourtant je me faisais l'effet d'être un nain. Bien qu'assise dans une position qui affectait la nonchalance, elle m'écrasait de toute sa classe. Veinard le colonel, décidément !
Elle s'est enfoncée dans son fauteuil et d'un geste de main autoritaire m'a indiqué le siège qui lui faisait face de l'autre côté de la table basse. J'y ai placé ma carcasse, mes jambes s'allongeant dans la direction du bar.
- Vous prenez quelque chose ?
J'ai senti qu'elle me consentait cette gracieuseté pour l'unique raison qu'un loufiat aux cheveux filasse se tenait à proximité attendant ses ordres. J'avais soif et je ne l'ai pas fait attendre.
- Un Baccardi avec de la glace !
Elle a eu un hochement de tête, comme si son job était d'enregistrer la commande. Tout en conservant ses yeux rivés aux miens, elle s'est adressée au serveur.
- Vous avez du vin français, au verre ?
Le filasseux s'est empressé, frétillant du croupion à l'idée qu'on fasse cas de ses talents d'œnologue.
- Un rouge d’Australie, un cabernet de…
Il cita un millésime qui se perdit pour ma part dans la fumée des coûteux Havane qui s’étiraient le long des plafonds. Le serveur est parti s'occuper de notre commande sans même qu'elle ait daigné lui jeter le moindre regard. Elle devait être née sous le signe de la panthère, ascendant mygale. J'ai rengainé mon astrologie pour ménagerie de province et j'ai attendu qu'elle termine l'examen que son regard sévère menait à mon endroit. Je devais faire l'affaire à la sanction qui est tombée de sa bouche un peu trop large.
- Cinq mille dollars par semaine, vos frais en sus, ça vous irait pour commencer ?
Plus direct, j'avais connu un uppercut à la mâchoire décoché par un boxeur caractériel et schizophrène. J'ai dissimulé autant mon étonnement, à l'énoncé d'un tel chiffre, que mon goût du lucre sous l’air aussi détaché qu'une pièce du même métal.
- N'allons pas trop vite en besogne, s'il vous plaît ! Je ne sais pas de quoi il s'agit et je ne vous ai pas encore proposé mes services !
- Ne faites pas l'enfant ! Vous n'êtes pas en mesure de refuser une suggestion de John Warren Dale et votre compte à la Doniphon's Bank présente à ce jour, un solde débiteur de mille deux cent cinquante huit dollars. Je vous fais grâce des quelques cents qui s'ajoutent à votre dette.
Elle était belle et franchement désagréable. Désagréable et franchement bien renseignée ! J'aurais eu l'air plus ridicule encore, si besoin était, de me laisser entraîner sur ce terrain glissant.
- Je pourrais vous dire que c'est exaspérant que le secret bancaire soit foulé aux pieds dans notre vieille démocratie, mais je me bornerai à vous dire que je reste malgré tout maître de ma destinée et qu'en plus, ce n'est pas avec vous que je discuterai de l'opportunité de l'affaire qui vous amène, mais avec le colonel Astleford lui-même.
Elle a eu son premier sourire.
- Le colonel Astleford… Elle s'est un peu redressée, …et à qui croyez-vous parler ?
Je m'étais levé ce matin pour empiler les baffes ! Il y a des jours comme ça, où l'on fait sa provision ! C'était évident ! Comment avais-je pu en douter un seul petit instant ! Mon idée du militaire était dépassée. Les femmes dans l'armée ce n'était pourtant pas nouveau. Jamais je n'aurais pu imaginer semblable colonel ! À Hollywood, peut-être ! C'est une colonelle que j'avais sous les yeux… Voilà pourquoi cet emmanché de Shafee se marrait au téléphone. Je m'expliquais à présent, l'air gourmé du concierge à ma demande de voir le colonel Astleford. Il avait jubilé de me voir si tarte me laissant, en guise de cerise sur le gâteau, le plaisir de la découverte. Renseigné, j'aurais mandé Madame le Colonel ou encore La Colonelle Astleford ! Le Colonel, tout seul, ça désignait un bonhomme.
Tout en elle aurait dû me signifier son état. La rigidité de son attitude, le timbre même d'une voix habituée à ordonner, ses gestes coupants, sa façon de commander un vin comme on le fait d'un régiment… Je méritais des claques ! Je les avais… J'avais une excuse, sa jeunesse m'avait trompé ! Elle n'accusait pas plus de trente-cinq ans et encore, en cotant vache ! Comme disait l'autre…
- Fort bien! Vous marquez un point. Je vous écoute donc… Colonelle !
Ça a eu du mal à sortir. C'est venu à la manière d'un diamant qu'on doit recracher à la fouille au sortir de la mine.
- Susceptible ? Misogyne ?
C'était plus un constat qu'une question! Elle me tendait la perche.
- Pas plus que de raison. Mais je suppose que vous n'êtes pas venue de votre Texas pour vous offrir une joute oratoire avec un gars caustique en guise de visite à Chicago.
Elle a juste un peu tiqué. J'ai l'œil exercé à ce genre de choses.
- Qui vous a dit que je venais du Texas ?
- Personne ! Ou plutôt certains détails. Ceux ci me laissent à penser que je ne dois pas être très éloigné de la vérité. En premier lieu, cette pointe d'accent texan que vous dissimulez avec talent sous celui de Princeton ou d'Harvard…
- Princeton et West-Point ! Poursuivez !
- Cette magnifique combinaison de cuir et ces bottes, sont caractéristiques des meilleures peausseries de la région de Corpus Christi. Pour compléter la panoplie, votre nonchalance apparente, cultivée depuis plus de deux siècles par les interminables chevauchées de vos aïeux. Je constate dans votre maintien des caractéristiques morphologiques propres aux natifs de cet état. Vous êtes probablement d'Abilène ou d'Austin. Enfin, quelqu'un qui exhibe un briquet en platine dans lequel est imbriqué un dollar or commémorant le sacrifice d'Alamo, ne peut qu'avoir l'orgueil de ses origines Texanes ! Pour finir, et ce qui n'a rien d'étonnant pour un militaire, j'ajouterai que vous êtes gauchère et que les armes ne vous font pas peur. Les armes de poing vous sont d'ailleurs familières, ce qu'on peut considérer comme une seconde nature chez une sudiste. Il ne fait aucun doute que vous pratiquez certainement le tir à un niveau de concours. Je pourrais poursuivre…
Elle m'a fait signe de n'en rien faire ! Cette beauté avait du sang-froid. Pourtant, ses sourcils sensuels et réguliers, ont pris de l'épaisseur à l'interrogation qu'ils marquaient en se fronçant. Elle s'est saisie de son briquet posé sur un paquet de Winston et l'a agité à hauteur de son menton. Si je pensais l'avoir bluffée, j'en étais pour mes frais.
- Rien de bien sorcier à vos… déductions! Mon briquet vous a renseigné d'où l'audace de vos hypothèses !
- Me serais-je trompé ?
- Non ! A-t-elle concédé, assez sèche, et pour ce qui est de ma prétendue inclination pour les armes, de poing, de surcroît ?
- Vos mains ! Ce qu'on fait de mieux comme agents de renseignements! En premier lieu, l'index et le majeur de votre main gauche sont légèrement jaunis par la nicotine. Par ailleurs, la seule bague que vous portez se trouve à l'auriculaire de votre main droite. Cette bague n'est pas un bijou ordinaire ! J'entends par-là, qu'il s'agit d'une chevalière, d'un type généralement très masculin, d'université ou de corps d'armée (la pierre rouge, un rubis dans votre cas, qui l'orne me fait opter pour le corps des Marines). Un droitier la porterait à la main gauche par simple tradition. Ceci amène à penser que vous êtes gauchère et permet d'affiner le raisonnement. On distingue sur la pulpe de votre pouce gauche le cal significatif que procure le frottement répété de ce dernier sur le chien d'un pistolet ou d'un revolver. J'opterai pour ce dernier. Le fait d'armer un revolver coup par coup indique la discipline du tir. Normalement on arme de la main qui ne tient pas le revolver mais vous faites exception à cette règle. La rougeur caractéristique qu'on trouve à l'angle du pouce et de l'index de votre main gauche, indique de façon formelle que cette main est habituée à chausser une arme d'un calibre important, ce qui confirme ma théorie sur le choix de l'arme.
Elle a eu un mauvais rictus.
- Enfantin! Bien que je vous concède un certain talent d'observation.
- Trop aimable ! Comme le disait Sherlock Holmes, mon célèbre ancêtre, à tout expliquer, on se prive du bénéfice de l'admiration qu'on a suscité par la seule application d'un art basé sur la déduction.
- Votre ancêtre, Sherlock Holmes ? Sa moue était significative.
- Je suis sérieux, c'est bien de lui qu'il s'agit ! Sherlock Holmes, contrairement à la croyance populaire n'est pas né de l'imagination de Sir Arthur Conan Doyle ; celui-ci n'en fut que le scripteur. Avec la permission du grand détective, il inventa le personnage de Watson, pour faciliter le récit et donner la distance nécessaire exigée par mon arrière, arrière-grand-père, dans un souci de discrétion à l'égard de sa clientèle.
Le rouquin revenant avec nos consommations, j'ai suspendu mon discours. J'allais mettre la main à ma poche, elle m'a interrompu d'un ton d'imperator.
- N'en faites rien ! Cela sera porté sur ma note.
J'ai levé mon verre dans sa direction et j'ai repris la parole.
- Pour vous faire court, le grand Sherlock a reconnu au soir de sa vie l'enfant de la seule femme qui ait comptée pour lui, la grande cantatrice Irène Adler. Cette dernière émigra aux States et n'est rien de moins que ma trisaïeule. Nous avons un planétarium Adler à Chicago, vous savez ? La littérature a dépassé la réalité et relégué mon authentique ancêtre au rang des personnages de fiction.
La dame paraissait effondrée.
- Et vous trouvez beaucoup de gens pour croire cette fable ? Ne serait-ce pas pour tenter de transcender un patronyme… tout à fait commun, vous en conviendrez ?
- Je ne cherche à convaincre personne ! Comme le disent les écritures « Il n'est de pire aveugle que celui qui ne veut entendre! ».
Elle a poussé un profond soupir. De ceux qu'on destine aux sans espoir !
- Bref ! Assez de digressions ! Vous êtes armé ?
- Vous voulez tuer quelqu'un ?
- On m'avait avertie de votre genre d'humour. Considérez que j'y suis insensible et répondez à ma question.
Elle m'énervait et me donnait envie de claquer des talons.
- Je suis un fan du deuxième amendement et je ne sors jamais tout nu si c'est ce que vous voulez savoir.
- Quelle arme ?
- Beretta SB 92 S, quinze cartouches en chargeur !
- Excellent matériel, un peu lourd et encombrant mais robuste, maniable et précis, une arme redoutable pour qui sait l'utiliser. Je crois que c'est votre cas.
C'était sa première amabilité.
- Vous êtes très informée.
- Je n'ai aucun mérite, la fiche, qu'on m'a fournie sur vous, précise que vous avez été champion de tir lors de votre passage dans les bérets verts, avec le grade de Sergent. Plus tard, au FBI, vous avez été instructeur de tir. Est-ce bien exact ?
- Vous savez tout !
- Bien plus encore ! Pour opérations en Amérique Centrale et en Irak, vous avez été décoré de la Bronze Star, de la Silver Star et du Purple Heart pour blessures graves en service commandé. Vous avez survécu aux maquisards boliviens, à la jungle, ramenant l'un de vos officiers plus mal en point que vous. Vous étiez les seuls survivants de votre team, l'hélicoptère qui vous transportait ayant été abattu par un missile Stinger. Votre condition physique ne vous permettant plus d'être béret vert, vous avez préféré quitter l'Armée plutôt que de rejoindre la régulière. C'est alors que vous avez passé le concours d'agent du FBI, où vous avez été reçu second de votre stage. Après dix ans passés, vous avez trouvé le moyen d'être révoqué pour avoir frappé un sénateur, démoli ses deux gardes du corps et les deux fonctionnaires de l'inspection générale des services chargés d'enquêter sur cette affaire. Ils ont quand même conclu à une responsabilité atténuée de votre part. Vous avez été interné douze mois, ceci pour vous éviter la prison. Vos états de service vous ont épargné d'autres sanctions. Détective privé, garde du corps et chasseur de prime, vous travaillez, entre autres, pour certaines compagnies d'assurances et vous avez su vous faire apprécier de John Dale quand il était jeune avocat et qu'il briguait son premier mandat de maire. Il m'a conseillé de vous contacter. Il a passé sous silence votre goût pour les femmes et une certaine intempérance dus à un état dépressif permanent, ça je l'ai appris d'autres sources.
J'ai applaudi comme on le fait pour un numéro de music-hall complètement has been.
- Bravo Colonelle, belle démonstration ! Manque que la salve et la sonnerie aux morts, on jurerait un éloge funèbre ! À vous entendre, j'ai l'impression de gagner à être connu.
- Je vous rassure, ce n'est qu'une impression ! Finissez votre verre et allons chez moi poursuivre cette conversation.
Elle n'a pas attendu une seconde que je replonge le nez dans mon Baccardi, elle s'est levée. J'ai vidé mon verre d'un trait. Impossible de voir un militaire dans ce joli lot. Une taille de guêpe, des seins fermes et volumineux qui pointaient sous son cuir ajusté et décolleté juste ce qu'il fallait. Elle était grande et son maintien aristocratique rajoutait à sa taille. J'aurais aimé être seul en mission avec elle en plein désert. J'ai pu constater qu'elle avait sifflé tout son pinard sans que je me sois rendu compte de rien. La colonelle devait être dans le camouflage. En tout cas, la stratégie, elle connaissait. À la manière qu'elle avait eu de me vanner depuis le début de notre rencontre, elle pouvait être certaine que toute idée de bagatelle était loin de mes préoccupations du moment. C'est un toutou qu'elle introduisait dans sa bergerie et non plus le grand méchant loup.
Sa démarche parlait pour elle. Une assurance terrible s'affichait à chacun de ses pas. Cette fille n'avait jamais connu le doute. Les gens comme les événements devaient se plier à sa volonté. Marchait devant moi une manière de mutante! Belle comme le Diable et certainement aussi rusée que lui. Ses fesses moulées dans son ensemble de peau semblaient s'offrir aux désirs les plus fous ! J'ai pensé à mes retards d'impôts pour me calmer ! Moi qui pensais l'instant plus tôt, être refroidi, comme pyromane, elle se posait là! En plus elle sentait bon Madame du Glaçon ! Elle m'a fait visiter l'ascenseur. Une chose très confortable qui sentait la vieille Angleterre, le vieux continent ! Le couloir à lui seul, annonçait la suite à quinze cents dollars la nuit, voire plus. Mon beau colonel était une habituée du grand luxe ! Ça ne faisait pas l'ombre d'un doute. L'or vert du dollar coulait dans ses veines. On pouvait en prélever tant qu'on voulait, ça se régénérait, quel pot !
Très cosy la suite, sans être pour autant tendance… Pour utiliser le vocabulaire de ceux qui aiment sortir les mots de valises fourre-tout. L'hôtel avait pris le parti esthétique de l'Europe fin 19ème, un bon choix ! J'imaginais assez le colonel Astleford en crinoline, faisant le coup de feu ou cachant Johnny Reb aux soldats yankees durant la guerre de sécession.
- Soyez aimable de fermer la porte et installez vous, j'en ai pour une minute.
J'ai parcouru le salon du regard. Chippendale ! Aussi sûr qu’on pêchait autrefois la morue au Cap Cod. Aux murs les inévitables gravures anglaises de chasse à courre. La moquette était tellement épaisse qu'il fallait s'accrocher pour ne pas disparaître d'entre les fibres. Un bar riche en alcools de toutes sortes me clignait de l'œil, la colonelle devait lire dans les pensées. De sa chambre m'est arrivée sa voix.
- Servez nous un verre ! Il doit y avoir quelque chose qui ressemble à du Champagne frappé, si je ne m’abuse !
- Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, pour ma part ce sera un bourbon !
- Ni inconvénient, ni surprise !
Toujours aussi gracieuse ! Le sous-entendu sur la vulgarité de mes goûts ne pouvait m'échapper. Il en fallait plus pour me vexer. Je ne savais toujours pas ce qui l'amenait cette poupée ! La perspective de cinq mille beaux dollars par semaine pour commencer avait éveillé ma curiosité. Je pouvais bien avaler les couleuvres qu'elle me mettait au menu, même sans sauce ! Toutes crues ! Avec la peau !
En fait d'une minute, un quart d'heure après, j'y étais toujours. Pour être honnête, je pensais que le jeu en valait la chandelle. Un canon cette femme là ! Gentleman comme pas deux, j'ai mis la main sur une bouteille de Dom Ruinard. Même sans en avoir jamais bu, je savais que ce n’était pas de la gnognote. Je l’ai préparée avec l'art du sommelier de grande maison. Un seau à glace plus loin, la coupe à rafraîchir dans le dit seau, la bouteille n'attendait plus que la décapitation avec l'air stoïque qui convient à cette dernière extrémité. Le liteau blanc placé en croix sur son goulot ajoutait à la solennité de l'instant. Le tableau en place, je me suis envoyé un grand coup de Four Roses à même la bouteille avant que de m'en verser un verre, format baril de pétrole sur champ de glaçons. Ceci fait, je pouvais considérer l'avenir immédiat sous l'angle de la béatitude, Rock n'roll béatitude, comme il se doit ! Le bruit lointain et caractéristique de la douche m’est arrivé comme une invite. J’aurais donné cher pour lui savonner le dos à la toute belle Mabel. J’imaginais ses mains la parcourant, là, dans ces recoins où j’aurais si bien œuvré moi-même. Ces pensées chastes et pures pouvant m’amener à mon premier viol, je me suis mis une bonne lampée de bourbon pour me malter les amygdales et faire retomber le thermomètre de mes sens à une température acceptable. Je me suis écroulé dans un fauteuil en cherchant d'impossibles mouches sur ce plafond aseptisé… à défaut d'éléphants roses ! L'était encore trop tôt pour ces bêtes là !
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Chapitre deux