Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /Nov /2009 08:12

Chapitre un

 

         Il était bien mignon le colonel Astleford de me donner rendez-vous au Talbott Hôtel. Un palace discret pour gens friqués, planté sur Delaware place, au cœur de la Golden Coast à proximité du lac Michigan. Les cars de touristes faisaient la course jusqu'à Navy Pier, à deux pas de là !

         Tout ça était à l'autre bout de Chicago... L'autre bout pour moi, s'entend ! Avec mon bureau dont je sous-loue une partie à mon pote Fang, courtier de la Carson Insurances sur South Wabash avenue entre la 21ème rue et Cermak road, dans Chinatown. Je n'étais pas aux antipodes, mais avec cette chaleur j'avais l'impression ce jour là, d'être à mille lieues de mon rencard ou presque... Je l'avais saumâtre ! Le colonel avait débarqué à Midway Airport, situé à une petite vingt minutes de chez moi. On m'aurait prévenu plus tôt, je me serais fait un plaisir d'aller le cueillir à son avion. Tandis que là, je faisais du tourisme à  me payer les feux et la circulation sous la canicule. J'ai remonté Wabash aussi vite que me le permettaient les hordes de touristes assiégeant la ville.
La climatisation de ma Lincoln était approximative, aussi ai-je ouvert toutes les vitres pour ne pas cuire sur l'asphalte. Le thermomètre affichait 95 degrés Farenheit, pas moins ! Heureusement pour nous autres chicagoans, des bouffées de fraîcheur nous arrivent du lac Michigan, même aux instants les plus torrides. Du lac ou de la Chicago River qui coupe la ville à plusieurs endroits. Chicago, Windy City, est quand même la cité du vent. Chicago s'habillait de torride, tenue de saison ! Une ville bien paisible ! Chicago c'est beau l'été mais trop chaud, trop touristique à mon gré ! Avec de gros orages aussi. Je savourais le bonheur de conduire ma Lincoln aux deux tons de bleu. Marine sur le toit et les ailes, azur sur le capot, le coffre et les flancs. Une gamine de quarante ans d'âge. Une Limousine qui avait dû faire ses classes chez "Black Tie", le loueur de l'élite. Je la tenais d'un avocat hors d'âge, comme elle. Elle ronronnait avec sérénité pour calmer mes impatiences. Je n'étais pas encore au Loop, le grand centre d'affaires de Chicago, qu'annonçaient ses gratte-ciel devant à ma gauche. Ça m'a laissé tout le temps de gamberger.

         Le téléphone avait sonné au moment où je m'engueulais avec Fang. Ce dernier avait la prétention de me démontrer que le jeu de ces péquenauds de Tampa Bay dénotait une supériorité stratégique à celle de nos Bears de Chicago. J'allais clouer le bec de ce jaune insolent quand Shafee, du bureau du maire, s'est annoncé :

         - Holmes, salut! Johnny aimerait que vous rencontriez un certain colonel Astleford qui vient de débarquer à Midway Airport. Le colonel vous attendra au Talbott Hôtel ! Vous connaissez ? 

         Pour sûr !  John W. Dale, aussi je connaissais. Tu parles ! Rien que ça ! Le maire de Chicago en personne, jeune mais déjà grand héritier d'une dynastie qui forçait au respect. Pas moyen de refuser. De plus en bon écossais, je n'avais rien à refuser à un irlandais, allié contre notre ennemi commun John Bull, le mal nommé, le Bull étant l'emblème de Chicago en souvenir des anciens abattoirs émigrés à Kansas City dans les années soixante dix. On a gardé la tradition du bœuf d'excellence. Qui n'a pas goûté un de ces beefsteaks exquis de Chicago, ne peut raisonnablement prétendre savoir ce qu'est la viande. Je ne parle pas de l'épaisseur de nos pizzas et de nos hot dogs de trente centimètres, la merveille du genre.

         - De quoi s'agit-il?

         - Vous verrez ça avec le colonel, une vieille relation de notre maire bien aimé. Affaire très privée ! Johnny s'est montré peu prolixe... m'a juste dit qu'il vous faisait confiance. C'est tout dire.

         - Il a un numéro de piaule votre colonel ?

         - Suite 22-1b ! A-t-il précisé en pouffant.

         - J'ai dit quelque chose de drôle ?

         - Oh ! Non, je pensais à autre chose.

         Je n'ai pas insisté, pas plus que je n'ai posé d'autre question. Un désir de John Warren Dale devait être considéré comme un ordre, sinon une sérieuse obligation. Je lui étais redevable à bien des égards. Ce vieux renard de Shafee ne pouvait l'ignorer. Peut-être que cela le faisait marrer. Il lui en fallait peu. Un jovial le père, qui tétait pas mal dés potron-minet. Ça ne l'empêchait pas d'être efficace dans son boulot et d'être un bon bougre de surcroît.

         - Vous désirez un compte-rendu après l'entrevue ?

         - Pourquoi pas, ou plutôt, non ! C'est moi qui vous contacterai dès demain !

         J'ai raccroché après les salutations d'usage. Question monnaie, je ne m'inquiétais pas trop, l'éventuel futur client s'il météorisait dans les anneaux de notre édile, devait être plein aux as et le maire n'oubliait jamais les bonnes manières qu'on lui faisait. Le dernier péquenaud que j'avais remis au shérif ne m'avait pas rapporté la somme escomptée et j'étais à peine rentré dans mes frais. Entre la chasse aux mecs recherchés et les investigations que je pouvais mener, s'interposaient deux aspirateurs à greenback, les frais et le fisc. Ces deux là voulaient ma mort et me pompaient tous mes beaux dollars.

         J'ai laissé Wabash à hauteur de la huitième rue que j'ai remontée jusqu'au musée Spertus, là, j'ai tourné à gauche pour emboîter Michigan avenue. Je profitais ainsi du spectacle d'un quartier chic et de la fraîcheur de Grant Park. Je suis moins sensible aux diverses essences du parc qu'aux toutes fraîches lascives qui déambulent à la recherche du temps perdu ou simplement du prince charmant. J'aime quand une jolie fille sourit ! C'est tellement bon un sourire jeté au passage comme on envoie un baiser. Même si ce sourire anticipe un tarif ! Un peu ce qu'annonçait la blonde qui léchait sa glace d'un air coquin. Ah ! Les exigences du devoir ! La conscience professionnelle ! Ça vous fait manquer tant d'occasions qui vous tendent les bras. Les abysses de mon compte en banque ne me laissaient pas le choix ! Je n'aurais pas même été capable d'offrir un steak  chez Donley à la mignonne, juste un hamburger au Demon dogs et encore ! Quelle dèche ! Les trois mille dollars que j'avais ramassés pour l'arrestation de ce gros tas de Cunningham, un violeur de bas quartier, avaient été englouti dans la semaine sans que mes dettes ne diminuassent de façon sensible. Ça m'a mis l'eau à  la bouche l'évocation du Demon Dogs. Le taulier n'utilisait que de la viande de premier choix et ses saucisses étaient d'authentiques Frankfürt. Le tout pouvait se consommer nature ou enrichi d'une palette colorée de sauces cocktails que n'aurait pas désavoué un maître flamand,  pas plus d'ailleurs qu'un grand chef, tel Rick Bayless ou encore Charlie Trotter, pour le goût ! Un régal que seul Chicago peut apporter à la condition humaine ! Chicago la première ville des States, quoiqu'en disent les ignorants qui la place après New-York et Los Angeles ! Non mais !

         J'ai enjambé la Chicago River avec cette même sensation de vertige que j'éprouve à chaque fois que je me retrouve suspendu entre ciel et terre pour me rendre dans les aires Nord de la cité. Dix minutes encore, et j'étais rendu sur Delaware place. Ça avait une sacrée gueule cet endroit! Pas demain que je pourrais y installer mes pénates !

         Dieu qu'il faisait chaud ! Je me suis essuyé le front avec un mouchoir qui sentait la violette. Un message de senteur d'une copine stripteaseuse ! Une beauté pour qui j'avais une réelle faiblesse.  J'ai laissé le moteur tourner pour que le voiturier du palace s'occupe de ma merveille. Visiblement pas emballé, l'amiral s'est approché avec une nonchalance qui avoisinait l'outrage. Ça le changeait des somptueuses bagnoles italiennes ou anglaises de sa clientèle huppée. Ma carrure et mon air aimable l'ont toutefois incité à se magner le train. Dans le hall, la fraîcheur de la climatisation m'a fait l'effet d'une douche glacée. Ça grouillait mais dans le feutré, genre termitière pour insectes bien élevés ! Régnaient les odeurs de cuirs et de parfums coûteux d'une clientèle dorée sur tranche. J'ai lorgné un trio de russes, plus belles que le Kremlin, des poules de mafieux sans doute ! Les temps avaient changé ! Elles ont gloussé ! Comment résister à mon sourire de Lovelace... Le concierge aimable et stylé m'a sorti le service réservé aux millionnaires. Son œil exercé ne s'est pourtant pas trompé sur mon costard à deux cents dollars et mes Weston fatiguées par une décennie de ruée vers l'Ouest passant par les bars du parcours.

         - La suite 22-1b, le colonel Astleford ?

         Il a eu un sourire curieux.

         - Le colonel Astelford ?

         - Aurais-je écorché son nom ?

         Il a éludé ma question d'un sourire discret et compassé. Très homme du monde, il m'a indiqué du regard les somptueux canapés du bar de l'entrée.

         - Je crois que Monsieur est attendu.

         « Monsieur » s'est retourné et « Monsieur » l'a vue. Elle me fixait de ses prunelles azuréennes. Un peu le regard du parieur aux courses, lorgnant un tocard sur la ligne de départ. J'ai ressenti l'émotion de l'antilope repérée par la lionne. Posée comme un jade plus qu'assise au bord de son fauteuil, habillée d'un cuir moulant qui devait être à la haute couture ce que le Kohinor est aux  bijoux de la couronne d'Angleterre, impassible, une fille sensationnelle aux cheveux auburn me dévisageait. J'ai regretté de ne pas m'être mis sur mon trente et un. Les dix ou quinze mètres à parcourir qui nous séparaient me furent un véritable supplice ! Je la sentais attentive, analysant sans faille les éléments de ma morphologie. Je me suis ressaisi, j'avais passé l'âge de m'émouvoir avant que d'aborder un beau châssis ! Le colonel Astleford devait être vraiment plein aux as pour se payer un colis pareil ! Son épouse ? Sa maîtresse ? Sa secrétaire ? Encore vingt secondes et j'allais être renseigné. Je me suis présenté.

         - Je suis Holmes! Sherrinford Holmes ! On m'appelle Sher !

         Sa bouche s'est avancée comme pour une moue.

         - Mabel Astleford, appelez moi Mabel.

         J'étais donc en présence de Mastress Astleford. Une femme de caractère à n'en pas douter ! Elle faisait immanquablement penser à Angie Dickinson ou encore Sharon Stone, en rousse, au mieux de sa forme. Son regard allait à sa voix. Tranchant, enveloppant, incisif. Je la dominais de toute ma taille et pourtant je me faisais l'effet d'être un nain. Bien qu'assise dans une position qui affectait la nonchalance, elle m'écrasait de toute sa classe. Veinard le colonel, décidément !

         Elle s'est enfoncée dans son fauteuil et d'un geste de main autoritaire m'a indiqué le siège qui lui faisait face de l'autre côté de la table basse. J'y ai placé ma carcasse, mes jambes s'allongeant dans la direction du bar.

         - Vous prenez quelque chose ? 

         J'ai senti qu'elle me consentait cette gracieuseté pour l'unique raison qu'un loufiat aux cheveux filasse se tenait à proximité attendant ses ordres. J'avais soif et je ne l'ai pas fait attendre.

         - Un Baccardi avec de la glace !

         Elle a eu un hochement de tête, comme si son job était d'enregistrer la commande. Tout en conservant ses yeux rivés aux miens, elle s'est adressée au serveur.

         - Vous avez du vin français, au verre ?

         Le filasseux s'est empressé, frétillant du croupion à l'idée qu'on fasse cas de ses talents d'œnologue.

         - Un rouge d’Australie, un cabernet de…

         Il cita un millésime qui se perdit pour ma part dans la fumée des coûteux Havane qui s’étiraient le long des plafonds. Le serveur est parti s'occuper de notre commande sans même qu'elle ait daigné lui jeter le moindre regard. Elle devait être née sous le signe de la panthère, ascendant mygale. J'ai rengainé mon astrologie pour ménagerie de province et j'ai attendu qu'elle termine l'examen que son regard sévère menait à mon endroit. Je devais faire l'affaire à la sanction qui est tombée de sa bouche un peu trop large.

         - Cinq mille dollars par semaine, vos frais en sus, ça vous irait pour commencer ?

         Plus direct, j'avais connu un uppercut à la mâchoire décoché par un boxeur caractériel et schizophrène. J'ai dissimulé autant mon étonnement, à l'énoncé d'un tel chiffre, que mon goût du lucre sous l’air aussi détaché qu'une pièce du même métal.

         - N'allons pas trop vite en besogne, s'il vous plaît ! Je ne sais pas de quoi il s'agit et je ne vous ai pas encore proposé mes services !

         - Ne faites pas l'enfant ! Vous n'êtes pas en mesure de refuser une suggestion de John Warren Dale et votre compte à la Doniphon's Bank présente à ce jour, un solde débiteur de mille deux cent cinquante huit dollars. Je vous fais grâce des quelques cents qui s'ajoutent à votre dette.

         Elle était belle et franchement désagréable. Désagréable et franchement bien renseignée ! J'aurais eu l'air plus ridicule encore, si besoin était, de me laisser entraîner sur ce terrain glissant.

         - Je pourrais vous dire que c'est exaspérant que le secret bancaire soit foulé aux pieds dans notre vieille démocratie, mais je me bornerai à vous dire que je reste malgré tout maître de ma destinée et qu'en plus, ce n'est pas avec vous que je discuterai de l'opportunité de l'affaire qui vous amène, mais avec le colonel Astleford lui-même.

         Elle a eu son premier sourire.

         - Le  colonel Astleford…  Elle s'est un peu redressée, …et à qui croyez-vous parler ?

         Je m'étais levé ce matin pour empiler les baffes ! Il y a des jours comme ça, où l'on fait sa provision ! C'était évident ! Comment avais-je pu en douter un seul petit instant ! Mon idée du militaire était dépassée. Les femmes dans l'armée ce n'était pourtant pas nouveau. Jamais je n'aurais pu imaginer semblable colonel ! À Hollywood, peut-être ! C'est une colonelle que j'avais sous les yeux… Voilà pourquoi cet emmanché de Shafee se marrait au téléphone. Je m'expliquais à présent, l'air gourmé du concierge à ma demande de voir le colonel Astleford. Il avait jubilé de me voir si tarte me laissant, en guise de cerise sur le gâteau, le plaisir de la découverte. Renseigné, j'aurais mandé Madame le Colonel ou encore La Colonelle Astleford !  Le Colonel, tout seul, ça désignait un bonhomme.

         Tout en elle aurait dû me signifier son état. La rigidité de son attitude, le timbre même d'une voix habituée à ordonner, ses gestes coupants, sa façon de commander un vin comme on le fait d'un régiment… Je méritais des claques ! Je les avais… J'avais une excuse, sa jeunesse m'avait trompé ! Elle n'accusait pas plus de trente-cinq ans et encore, en cotant vache !  Comme disait l'autre…

         - Fort bien! Vous marquez un point. Je vous écoute donc… Colonelle !

         Ça a eu du mal à sortir. C'est venu à la manière d'un diamant qu'on doit recracher à la fouille au sortir de la mine.

         - Susceptible ? Misogyne ?

         C'était plus un constat qu'une question! Elle me tendait la perche.

         - Pas plus que de raison. Mais je suppose que vous n'êtes pas venue de votre Texas pour vous offrir une joute oratoire avec un gars caustique en guise de visite à Chicago.

         Elle a juste un peu tiqué. J'ai l'œil exercé à ce genre de choses.

         - Qui vous a dit que je venais du Texas ?

         - Personne ! Ou plutôt certains détails. Ceux ci me laissent à penser que je ne dois pas être très éloigné de la vérité. En premier lieu, cette pointe d'accent texan que vous dissimulez avec talent sous celui de Princeton ou d'Harvard…

         - Princeton et West-Point ! Poursuivez !

         - Cette magnifique combinaison de cuir et ces bottes, sont caractéristiques des meilleures peausseries de la région de Corpus Christi. Pour compléter la panoplie, votre nonchalance apparente, cultivée depuis plus de deux siècles par les interminables chevauchées de vos aïeux. Je constate dans votre maintien des caractéristiques morphologiques propres aux natifs de cet état. Vous êtes probablement d'Abilène ou d'Austin. Enfin, quelqu'un qui exhibe un briquet en platine dans lequel est imbriqué un dollar or commémorant le sacrifice d'Alamo, ne peut qu'avoir l'orgueil de ses origines Texanes ! Pour finir, et ce qui n'a rien d'étonnant pour un militaire, j'ajouterai que vous êtes gauchère et que les armes ne vous font pas peur. Les armes de poing vous sont d'ailleurs familières, ce qu'on peut considérer comme une seconde nature chez une sudiste. Il ne fait aucun doute que vous pratiquez certainement le tir à un niveau de concours. Je pourrais poursuivre…

         Elle m'a fait signe de n'en rien faire ! Cette beauté avait du sang-froid. Pourtant, ses sourcils sensuels et réguliers, ont pris de l'épaisseur à l'interrogation qu'ils marquaient en se fronçant. Elle s'est saisie de son briquet posé sur un paquet de Winston et l'a agité à hauteur de son menton. Si je pensais l'avoir bluffée, j'en étais pour mes frais.

         - Rien de bien sorcier à vos… déductions! Mon briquet vous a renseigné d'où l'audace de vos hypothèses !

         - Me serais-je trompé ?

         - Non !  A-t-elle concédé, assez sèche, et pour ce qui est de ma prétendue inclination pour les armes, de poing, de surcroît ?

         - Vos mains ! Ce qu'on fait de mieux comme agents de renseignements! En premier lieu, l'index et le majeur de votre main gauche sont légèrement jaunis par la nicotine. Par ailleurs, la seule bague que vous portez se  trouve à l'auriculaire de votre main droite. Cette bague n'est pas un bijou ordinaire ! J'entends par-là, qu'il s'agit d'une chevalière, d'un type généralement très masculin, d'université ou de corps d'armée (la pierre rouge, un rubis dans votre cas, qui l'orne me fait opter pour le corps des Marines). Un droitier la porterait à la main gauche par simple tradition. Ceci amène à penser que vous êtes gauchère et permet d'affiner le raisonnement. On distingue sur la pulpe de votre pouce gauche le cal significatif que procure le frottement répété de ce dernier sur le chien d'un pistolet ou d'un revolver. J'opterai pour ce dernier. Le fait d'armer un revolver coup par coup indique la discipline du tir. Normalement on arme de la main qui ne tient pas le revolver mais vous faites exception à cette règle. La rougeur caractéristique qu'on trouve à l'angle du pouce et de l'index de votre main gauche, indique de façon formelle que cette main est habituée à chausser une arme d'un calibre important, ce qui confirme ma théorie sur le choix de l'arme.

         Elle a eu un mauvais rictus.

         - Enfantin! Bien que je vous concède un certain talent d'observation. 

         - Trop aimable ! Comme le disait Sherlock Holmes, mon célèbre ancêtre, à tout expliquer, on se prive du bénéfice de l'admiration qu'on a suscité par la seule application d'un art basé sur la déduction.

         -   Votre ancêtre, Sherlock Holmes ?  Sa moue était significative.

         - Je suis sérieux, c'est bien de lui qu'il s'agit ! Sherlock Holmes, contrairement à la croyance populaire n'est pas né de l'imagination de Sir Arthur Conan Doyle ;  celui-ci n'en fut que le scripteur. Avec la permission du grand détective, il inventa le personnage de Watson, pour faciliter le récit et donner la distance nécessaire exigée par mon arrière, arrière-grand-père, dans un souci de discrétion à l'égard de sa clientèle.

         Le rouquin revenant avec nos consommations, j'ai suspendu mon discours. J'allais mettre la main à ma poche, elle m'a interrompu d'un ton d'imperator.

         - N'en faites rien ! Cela sera porté sur ma note.

         J'ai levé mon verre dans sa direction et j'ai repris la parole.

         - Pour vous faire court, le grand Sherlock a reconnu au soir de sa vie l'enfant de la seule femme qui ait comptée pour lui, la grande cantatrice Irène Adler. Cette dernière émigra aux States et n'est rien de moins que ma trisaïeule. Nous avons un planétarium Adler à Chicago, vous savez ? La littérature a dépassé la réalité et relégué mon authentique ancêtre au rang des personnages de fiction.

         La dame paraissait effondrée.

         - Et vous trouvez beaucoup de gens pour croire cette fable ? Ne serait-ce pas pour tenter de transcender un patronyme… tout à fait commun, vous en conviendrez ?

         - Je ne cherche à convaincre personne ! Comme le disent les écritures « Il n'est de pire aveugle que celui qui ne veut entendre! ».

         Elle a poussé un profond soupir. De ceux qu'on destine aux sans espoir !

         - Bref ! Assez de digressions ! Vous êtes armé ?

         - Vous voulez tuer quelqu'un ?

         - On m'avait avertie de votre genre d'humour. Considérez que j'y suis insensible et répondez à ma question.

         Elle m'énervait et me donnait envie de claquer des talons.

         - Je suis un fan du deuxième amendement et je ne sors jamais tout nu si c'est ce que vous voulez savoir.

         - Quelle arme ?

         - Beretta SB 92 S, quinze cartouches en chargeur !

         - Excellent matériel, un peu lourd et encombrant mais robuste, maniable et précis, une arme redoutable pour qui sait l'utiliser. Je crois que c'est votre cas.

         C'était sa première amabilité.

         - Vous êtes très informée.

         - Je n'ai aucun mérite, la fiche, qu'on m'a fournie sur vous, précise que vous avez été champion de tir lors de votre passage dans les bérets verts, avec le grade de Sergent. Plus tard, au FBI, vous avez été instructeur de tir. Est-ce bien exact ?

         - Vous savez tout !

         - Bien plus encore ! Pour opérations en Amérique Centrale et en Irak, vous avez été décoré de la Bronze Star, de la Silver Star et du Purple Heart pour blessures graves en service commandé. Vous avez survécu aux maquisards boliviens,  à la jungle, ramenant l'un de vos officiers plus mal en point que vous. Vous étiez les seuls survivants de votre team, l'hélicoptère qui vous transportait ayant été abattu par un missile Stinger. Votre condition physique ne vous permettant plus d'être béret vert, vous avez préféré quitter l'Armée plutôt que de rejoindre la régulière. C'est alors que vous avez passé le concours d'agent du FBI, où vous avez été reçu second de votre stage. Après dix ans passés, vous avez trouvé le moyen d'être révoqué pour avoir frappé un sénateur, démoli ses deux gardes du corps et les deux fonctionnaires de l'inspection générale des services chargés d'enquêter sur cette affaire. Ils ont quand même conclu à une responsabilité atténuée de votre part. Vous avez été interné douze mois, ceci pour vous éviter la prison. Vos états de service vous ont épargné d'autres sanctions. Détective privé, garde du corps et chasseur de prime, vous travaillez, entre autres, pour certaines compagnies d'assurances et vous avez su vous faire apprécier de John Dale quand il était jeune avocat et qu'il briguait son premier mandat de maire. Il m'a conseillé de vous contacter. Il a passé sous silence votre goût pour les femmes et une certaine intempérance dus à un état dépressif permanent, ça je l'ai appris d'autres sources.

         J'ai applaudi comme on le fait pour un numéro de music-hall complètement has been.

         - Bravo Colonelle, belle démonstration ! Manque que la salve et la sonnerie aux morts, on jurerait un éloge funèbre ! À vous entendre, j'ai l'impression de gagner à être connu.

         - Je vous rassure, ce n'est qu'une impression ! Finissez votre verre et allons chez moi poursuivre cette conversation.

         Elle n'a pas attendu une seconde que je replonge le nez dans mon Baccardi, elle s'est levée. J'ai vidé mon verre d'un trait. Impossible de voir un militaire dans ce joli lot. Une taille de guêpe, des seins fermes et volumineux qui pointaient sous son cuir ajusté et décolleté juste ce qu'il fallait. Elle était grande et son maintien aristocratique rajoutait à sa taille. J'aurais aimé être seul en mission avec elle en plein désert. J'ai pu constater qu'elle avait sifflé tout son pinard sans que je me sois rendu compte de rien. La colonelle devait être dans le camouflage. En tout cas, la stratégie, elle connaissait. À la manière qu'elle avait eu de me vanner depuis le début de notre rencontre, elle pouvait être certaine que toute idée de bagatelle était loin de mes préoccupations du moment. C'est un toutou qu'elle introduisait dans sa bergerie et non plus le grand méchant loup.

         Sa démarche parlait pour elle. Une assurance terrible s'affichait à chacun de ses pas. Cette fille n'avait jamais connu le doute. Les gens comme les événements devaient se plier à sa volonté. Marchait devant moi une manière de mutante! Belle comme le Diable et certainement aussi rusée que lui. Ses fesses moulées dans son ensemble de peau semblaient s'offrir aux désirs les plus fous ! J'ai pensé à mes retards d'impôts pour me calmer ! Moi qui pensais l'instant plus tôt, être refroidi, comme pyromane, elle se posait là! En plus elle sentait bon Madame du Glaçon !  Elle m'a fait visiter l'ascenseur. Une chose très confortable qui sentait la vieille Angleterre, le vieux continent ! Le couloir à lui seul, annonçait la suite à quinze cents dollars la nuit, voire plus. Mon beau colonel était une habituée du grand luxe ! Ça ne faisait pas l'ombre d'un doute. L'or vert du dollar coulait dans ses veines. On pouvait en prélever tant qu'on voulait, ça se régénérait, quel pot !

         Très cosy la suite, sans être pour autant tendance… Pour utiliser le vocabulaire de ceux qui aiment sortir les mots de valises fourre-tout. L'hôtel avait pris le parti esthétique de l'Europe fin 19ème, un bon choix ! J'imaginais assez  le colonel Astleford en crinoline, faisant le coup de feu ou cachant Johnny Reb aux soldats yankees durant la guerre de sécession.

         - Soyez aimable de fermer la porte et installez vous, j'en ai pour une minute.

         J'ai parcouru le salon du regard. Chippendale ! Aussi sûr qu’on pêchait autrefois la morue au Cap Cod. Aux murs les inévitables gravures anglaises de chasse à courre. La moquette était tellement épaisse qu'il fallait s'accrocher pour ne pas disparaître d'entre les fibres. Un bar riche en alcools de toutes sortes me clignait de l'œil, la colonelle devait lire dans les pensées. De sa chambre m'est arrivée sa voix.

         - Servez nous un verre ! Il doit y avoir quelque chose qui ressemble à du Champagne frappé, si je  ne m’abuse !

         - Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, pour ma part ce sera un bourbon !

         - Ni inconvénient, ni surprise !

         Toujours aussi gracieuse ! Le sous-entendu sur la vulgarité de mes goûts ne pouvait m'échapper. Il en fallait plus pour me vexer. Je ne savais toujours pas ce qui l'amenait cette poupée ! La perspective de cinq mille beaux dollars par semaine pour commencer avait éveillé ma curiosité. Je pouvais bien avaler les couleuvres qu'elle me mettait au menu, même sans sauce ! Toutes crues ! Avec la peau !

         En fait d'une minute, un quart d'heure après, j'y étais toujours. Pour être honnête, je pensais que le jeu en valait la chandelle. Un canon cette femme là ! Gentleman comme pas deux, j'ai mis la main sur une bouteille de Dom Ruinard. Même sans en avoir jamais bu, je savais que ce n’était pas de la gnognote. Je l’ai préparée avec l'art du sommelier de grande maison. Un seau à glace plus loin, la coupe à rafraîchir dans le dit seau, la bouteille n'attendait plus que la décapitation avec l'air stoïque qui convient à cette dernière extrémité. Le liteau blanc  placé en croix sur son goulot ajoutait à la solennité de l'instant. Le tableau en place, je me suis envoyé un grand coup de Four Roses à même la bouteille avant que de m'en verser un verre, format baril de pétrole sur champ de glaçons. Ceci fait, je pouvais considérer l'avenir immédiat sous l'angle de la béatitude, Rock n'roll béatitude, comme il se doit !  Le bruit lointain et caractéristique de la douche m’est arrivé comme une invite. J’aurais donné cher pour lui savonner le dos à la toute belle Mabel. J’imaginais ses mains la parcourant, là, dans ces recoins où j’aurais si bien œuvré moi-même. Ces pensées chastes et pures pouvant m’amener à mon premier viol, je me suis mis une bonne lampée de bourbon pour me malter les amygdales et faire retomber le thermomètre de mes sens à une température acceptable. Je me suis écroulé dans un fauteuil en cherchant d'impossibles mouches sur ce plafond aseptisé… à défaut d'éléphants roses !  L'était encore trop tôt pour ces bêtes là !

*

 

          

Par Colin Bayard - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /Nov /2009 07:36

Chapitre deux

 

         Belle à damner un dévot ou un derviche tourneur en mime de tire-bouchon ! Le « colonel » Astleford en déshabillé de soie bleu pétrole méritait largement cet hommage. Elle avait négligemment jeté sur ses épaules une élégante robe d'intérieur en velours noir. Un bandeau et des mules du même tissu complétaient l'ensemble. Les héroïnes de feuilletons pour concierges et dames pipi pouvaient aller se refaire la façade avec sablage en préambule ! À côté de Mabel Astleford, elles ne pouvaient que passer pour des doublards boutonneux et herpétiques de claques de province ! Spontanément, je me suis levé comme un soufflé aux poireaux. Elle a eu un léger sourire en coin.

         - Repos! J'avais besoin d'une douche !

         C'était dit sur le ton de l'explication et pas celui de l'excuse pour m'avoir fait lanterner le temps que Picasso aurait mis à peindre Guernica avec l’orteil gauche avec ongle incarné. Le niveau de ma bouteille ne lui a pas échappé. Elle m'a simplement fixé avec un peu plus de dureté. Elle tenait une drôle de sacoche en maroquin fauve ou imitation de bonne facture. Elle l’a déposée sur un coin de la table basse.

         - Champagne ? Ai-je demandé.

         - J'allais vous en prier.

         Il était frappé à souhait et la coupe était embuée. Je me suis concentré sur le bouchon qui faisait de la résistance. Il a fini par rendre les armes. Mabel Astleford avait une façon qui n'appartenait qu'à elle de porter la coupe à ses lèvres. On eût dit qu'elle embrassait chacune des bulles de son breuvage.

         - Si nous en venions au fait, Colonelle ! Ai-je fait en me rasseyant.

         - Mabel !

         - Okay, Mabel !

         Elle a replié ses jambes sous elle pour s'installer sur le canapé. C'était à peu près la position du lotus. Elle a dit d'une voix curieuse, soudainement radoucie :

         - J’aimerais que vous ouvriez cette sacoche.

En me disant cela, j’ai observé une sorte de tremblement de sa lèvre inférieure. Elle avait l’air effrayée

         - C’est quoi dedans, une mygale, un serpent à sonnette ?

         Je devais avoir l'air plus stupide que de raison. Elle a eu un rire désabusé, un peu forcé.

         - Je ne viens pas vous voir pour étudier vos réactions ou vos réflexes.

         - Ça vous ennuierait d'être plus claire ?

         Elle s'est redressée, visiblement agacée, tirant ses épaules en arrière et m'a toisé. Sa voix a repris son timbre habituel entre banquise et fonte des neiges.

         - C’est aussi difficile que ça d’accéder à ma première requête, on se dégonfle ?

         - Ben… heu… ben non! - Couillonnais-je façon marmot pris en faute. Je tentais de me raccrocher aux branches - Je me dis juste que si vous avez quelque chose à me montrer, inutile de s’adonner à ces jeux puérils.

         - Grande gueule, hein ?

         Quand je disais que cette fille était directe

         - Vous êtes un désespéré monsieur Holmes, c'est là que le bât vous blesse.

         - Peut-être bien Docteur, peut-être bien !        

- Vous êtes loin du compte. Evitez les conclusions hâtives !

         - Je m'en garderais bien. Je vous écoute !

         - Pour des raisons que je n'ai pas à justifier, je n'ai jamais été attirée par les hommes. Vous, qui en êtes un parfait spécimen, pouvez comprendre ça ! Mes études et ma carrière m'ont d'ailleurs tenue fort éloignée de ces préoccupations, à l'exception de flirts de collèges ou de vacances sans lendemain. Voilà près de deux années maintenant, j'ai pris mon commandement à Fort-Bragg en tant que responsable de la sécurité du camp. Vous n’ignorez pas que Bragg est le quartier général de l'US Army Special Operations Command et la base de la 82e division aéroportée. Ma disponibilité totale, sur le plan familial, m'a laissée le temps de suivre toutes les formations qui pouvaient donner un plus à ma carrière.  Après deux séjours en Irak, j’ai été affecté au service des données prospectives en matière de stratégie. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet, juste pour vous préciser que j’ai dénoncé l’imposture de notre intervention et les graves conséquences auxquelles nous devions nous attendre, idem pour l’Afghanistan où nous nous acheminons vers une nouvelle défaite dans une publication à l’usage du commandement. On m’a alors demandé de mettre un frein à ce qui tient pourtant du secret de polichinelle ; en vain puisque j’ai poursuivi ce qui me semblait être de mon devoir et mettre le haut commandement face à ses responsabilités. J’ai reçu plusieurs lettres de menaces qui ont été transmises par mes soins au service de sécurité de l’armée, lesquels les ont fait suivre au FBI. On m’a même tiré dessus à l’arme automatique alors que je me rendais à Boston, une chance pour moi que mon Hummer aux vitres fumées n’ait pas permis au tireur de prendre une visée correcte. J’ai enfoncé le champignon et mon Hummer a encore encaissé une rafale. On a relevé une trentaine d’impacts, je peux m’estimer être une miraculée. J’ai couru moins de risque en missions que sur le territoire national… Un comble ! Pour ma sécurité,  j’ai donc été mutée à Bragg dans le but louable de me protéger de mes agresseurs et aussi des foudres du pouvoir politique.

- Ce sont peut-être les mêmes qui sont à l’origine,  ne croyez vous pas ?

- Ce n’est pas exclu ! Mais il faut toujours se garder des conclusions trop rapides comme je vous l’ai déjà dit. Toujours est-il qu’on n’a pas récidivé. Il est vrai que j’ai disposé d’une protection rapprochée durant plusieurs mois et si l’on voulait vraiment ma peau, il aurait fallu y mettre plus de moyens. Je reste sur mes gardes toutefois. J’aurais pu démissionner mais j’aurais eu l’impression de déserter. Une carrière a ses hauts et ses bas et Bragg, après ces épreuves m’a permis de refaire une santé tout comme de renouer avec le propos purement militaire, ce qui n’était pas fait pour me déplaire. Mon secrétaire d’alors, le caporal Vassili Metcheriak a bouleversé cet équilibre. Sur le plan professionnel, il était excellent ! Intelligent et travailleur, ses notes élogieuses montraient assez en quelle estime la tenait la hiérarchie. Je n'avais jamais été aussi bien assistée de ma carrière. Remarquable exécutant et capable d'initiative, multilingue, Vassili est l'être le plus doué qu'on puisse rêver pour tenir des fonctions de secrétaire assistant, un vrai directeur de cabinet, très au-delà des gens de son âge. Il prit très rapidement de l'ascendant sur l'entourage et je dois l'avouer sur moi-même. Imaginez le plus beau garçon dont une femme puisse rêver. Un physique Hollywoodien, courtisé par tout ce que Bragg comptait d'éléments féminins, le corporal Metcheriak n’avait que l’embarras du choix.

         - Si c'est vous qui le dites ! Racontez moi la suite !

         - Vassili était de plus un artiste consommé et un pianiste de grande classe qui, s’il avait eu le choix l’aurait amené aux tous premiers rangs.

- Pourquoi n’a-t-il pas poursuivi ?

- Disons que des raisons d’ordre… social, l’ont poussées à contracter un engagement. Vassili est de descendance russe, d’une grande famille mais pauvre et réduite à sa plus simple expression. Une mère fragile et c’est à peu près tout.

- A peu près ?

- Une vague cousine à New-York ! - a t’elle conclu d’un air ennuyé en chassant l’évocation d’un revers de main. Elle a poursuivi sur le virtuose de la touche - Vous dire comment c’est arrivé vous semblerait d’une banalité effrayante, toujours est-il que m’étant toujours tenue à l’écart des aventures sentimentales, je me suis retrouvée un beau soir dans les bras du plus charmant des hommes et amoureuse comme une collégienne du meilleur amant qui puisse être.

- Cette passion était-elle partagée ? Ai-je demandé une pointe de jalousie derrière la braguette.

- Vous en doutez ? C’était lancé comme un défi.

- Je m’informe, tout au plus. Plus j’en saurais et mieux ça vaudra pour vous, comme pour moi. J’imagine qu’entretenir une relation de cet ordre n’a pas du être chose facile !

Elle a acquiescé en opinant du bonnet.

- C’est le moins qu’on peut dire. Heureusement pour nous, les vacances de Noël approchant, j’ai emmené Vassili dans le ranch familial au Texas, à Wichita Falls, dans les Panhandleplains. Mon père détient la majorité de la Cattle's Bank de Wichita. Mon frère cadet Warren a en charge l'exploitation du ranch, aidé en cela par notre benjamin, Steven. Ma mère est morte peu après la naissance de Steven. Warren et sa femme, Priscilla sont les heureux parents de trois garçonnets, plein de vie, aussi l'on ne s'ennuie pas à Blue Bonnet Ranch avec plus de trois cents employés ça fait quelques bouches à nourrir en prime.

         - Si je comprends bien, vous n’avez pas craint de mêler votre famille à une aventure sentimentale.

         - Et pourquoi l’aurais-je fait, a-t-elle répliqué sèchement.

- Comment votre père et vos frères ont-ils pris la chose ?

- Mon père un peu réticent au premier jour, même un peu distant, a été vite conquis par ce garçon brillant, s’intéressant à tout et capable d’avoir des avis fondés sur un nombre invraisemblable de sujets. Pour ce qui est de mes frères, ils se sont carrément trouvés un ami et un allié. Les meilleures choses ayant une fin, il nous a fallu regagner Fort Bragg pour reprendre notre service. J'ai déménagé et loué une confortable villa,  très retirée, dans les environs de Fort Bragg.  Vassili pouvait ainsi m'y rejoindre désormais comme j'en avais pris la décision. Après une résistance de principe, il avait fini par se rendre à mes arguments. Bien entendu, il convenait que notre entourage ignorât cette situation. Nous avions bien conscience que, les gens tels que vous Holmes, précisa-t-elle avec un sourire ironique, allaient se déchaîner en sous-entendus malsains s'ils étaient au fait de notre situation pratiquement euh… maritale.  

         - Pardonnez moi mais vous envisagiez un réel avenir avec ce garçon, un simple caporal ?

         - Je pensais avoir été assez claire. Valéry de par son origine ne pouvait accéder au rang d’officier bien qu’il en ait largement le niveau. Je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas de difficultés. Pour nous deux, l'unique solution, s'armer de patience. Je pouvais, bien entendu, intervenir en sa faveur pour le faire muter à  Wichita, à Camp Bowie ou encore à Austin. Je m'apprêtais d’ailleurs à entamer cette démarche avec son accord,  quand a fait irruption le révérend McAdoo !

         - Un révérend ?

         - Tout à fait exact ! Le révérend Jasper Vernon McAdoo qui a débarqué à Bragg un beau matin avec une recommandation d'un vague général Dagostino. Il souhaitait me voir pour affaire personnelle. Vassili l’a introduit dans mon bureau en m'adressant un regard perplexe. Dés que j'ai vu ce bon pasteur, j'ai compris que les ennuis continuaient et allaient prendre une tournure très désagréable ! Imaginez un colosse d'une soixantaine gaillarde, un éternel sourire aux lèvres et vous aurez une idée du révérend. Après m'avoir donné son sentiment sur l'allure de nos troupes, sur le cadre enchanteur qui était le mien et avoir tourné autour du pot pendant cinq bonnes minutes, à ma demande pressante il est entré dans le vif du sujet. Il m'a dit se préoccuper de ma santé comme de ma carrière. Qu'il était mandaté par des gens qui prenaient mes intérêts très à cœur et que je lui étais très sympathique et qu’ils espéraient tous que ces « inqualifiables » agressions contre ma personne n’étaient plus que mauvais souvenir ! Ça, c'était le préambule !

         - Ces gens qui se préoccupaient de vous... Des membres de votre famille ?

         - C'est ce qui m'est venu en premier à l'esprit. Le révérend s'est refusé à toutes révélations dans ce sens. Son discours m'a indiqué qu'il s'agissait de bien autre chose.

         - On peut savoir ?

         - Vous êtes ici pour cela !

         Et paf ! La belle gosse a continué.

         - Il m'a parlé des vertus du vieux Sud, du devoir d'un officier texan et du nom des Astleford qui restait un exemple pour tous ceux qui conservaient dans leur cœur la flamme de la confédération. Je ne voyais que trop bien où il allait en venir. Il n'y a pas été de main morte ! Sa bible à la main, il m'a adjuré de renoncer à ma coupable passion, ce sont les termes qu'il a employés, que le scandale était aux portes de Bragg et que la foudre allait s'abattre sur moi si je ne me rendais pas à ses raisons. Il a ajouté qu'il pouvait encore maîtriser la situation mais que si je persistais dans mes attitudes de débauche,  j'étais vouée à la géhenne ! Qu'enfin, il me conseillait, tout comme ceux qui le mandataient, d'envisager le mariage avec un de ses beaux partis du Sud, qu'il s'engageait d'ailleurs à me faire connaître ! C'est au prix d'un réel effort que j'ai réussi à conserver mon sang-froid. Je lui ai vertement fait comprendre qu'il pouvait rengainer, sa bible, ses sermons comme ses menaces. Il a un peu perdu son sourire et s'est levé pour partir. Il s'est dit mal remercié de sa démarche et qu'il se sentait gravement offensé ! Je l'ai trouvé culotté et lui ai fait observer de manière courtoise. C'est alors qu'il a abattu une de ses cartes ! Il m'a glissé sur le ton de la confidence que des membres du Klan lui avait confié que l'ordre ne supporterait plus longtemps mes frasques et que s'il ne s'agissait d'une famille aussi honorable que la mienne, ils n'aurait pas tardé à faire un exemple et que j'avais intérêt à m'éloigner rapidement de mon « chien de communiste ». Je n'aurais pas été ce que je suis, il serait sorti manu militari, et ma botte en prime au postérieur.

         - Charmant ! Un peu étonnant que ce quidam reconnaisse implicitement appartenir au Klan ? Vous ne trouvez pas ?

         - Il s'en est bien gardé, prétextant qu'il trahissait (presque) les confidences de l'un de ses fidèles ! Je ne me savais pas aussi populaire parmi les fermiers et éleveurs du comté !

         - Le Klan est actif dans votre secteur ?

         - Actif ? Vous voulez rire ! Dites plutôt que le Texas a décroché la timbale. Enfoncé l'Alabama, l'Oklahoma, la Caroline du Sud ! Depuis l'arrivée des mexicains, des mangeurs de piment, comme on les appelle chez nous, le Klan comme le phoenix renaît de ses cendres ! Au départ les chevaliers du Klan ont suscité la sympathie chez nous autres gens du Sud. Après la chute de la Confédération, les membres du Klan ont réellement protégé les nombreuses veuves de guerre. Ils ont décrété la pureté de la femme blanche. Certains noirs libérés rêvaient de revanche, sensibles aux discours d'agitateurs, ce qui entre nous soit dit, pouvait se comprendre à l'époque. Des meurtres et des viols, le plus souvent, faits de gens de couleur en uniforme nordiste, ont créé un mouvement de résistance. Qui s'approchait d'une femme blanche isolée, était puni du fouet ! On pendait rarement contrairement aux mythes répandus sur les Ku-Kluxer et affidés ! En revanche, on pouvait fouetter un nègre pour un simple regard posé sur la femme blanche ! Il ne faut quand même pas oublier que le Klan, à son apogée, comptait plusieurs millions de membres, jusqu'au président Truman, lui aussi membre de l'ordre même si c’était pour raisons électorales. Bien que tombé en désuétude, fractionné en chapelles diverses, il demeure une puissance organisée qu'on aurait tort de mésestimer, les femmes exclues auparavant s’y sont mises. À posteriori, le Klan se déclarait, et se déclare toujours, cent pour cent, patriote américain, prônant la supériorité de la race blanche. Bien que cela soit combattu de nos jours, si on pouvait lire dans la grande majorité des esprits des fermiers on serait surpris de voir combien c'est toujours d'actualité ! Le Klan a déclaré la guerre à outrance à tout ce qui ne ressemble pas à un authentique blanc de la grande époque du Sud. Tout juste si l'on ne crée pas des quartiers de noblesse pour ceux qui peuvent justifier d'une famille ayant laissé un aïeul sur les champs de batailles de la guerre de sécession. Chez nous, la paix n'a jamais été signée à Appomatox ! Les sudistes n'ont pas admis que victorieux militairement, ils aient perdu la guerre sur le plan politique ! En cela, je ne suis pas opposée à cette opinion.

         Le cours d'histoire de ma gentille colonelle risquant de nous entraîner sur les chemins boueux de la polémique, je n'ai pas cru bon d'émettre la moindre réserve. Elle a dû m'en savoir gré, peut-être son discours lui avait-il donné soif, toujours est-il qu'elle m'a tendu sa coupe pour que je la remplisse. Je ne me suis pas fait prier, ce qui m'a donné l'occasion de m'octroyer un coup de raide !

         - Avez-vous eu des relations avec le Ku-Klux-Klan ?

         - Le nier serait stupide, mais cela remonte à ma jeunesse. Mon père en bon banquier s'y est opposé avec vigueur. Le Klan recrutait surtout dans le lumpen prolétariat. Mes camarades de jeux étaient les enfants des cow-boys du ranch ou des fermiers des environs, beaucoup d'entre eux en fait, voyaient dans le Ku Klux Klan le moyen le plus sûr de combattre l'immense ennui de ces villages de campagne. Les femmes ne pouvaient prétendre à faire partie du klan, cependant mes amies et moi-même étions un peu les « groupies » de nos amis chevaliers du klan. Un citadin comme vous peut difficilement imaginer ce qu'est la solitude dans ces immenses contrées quasi désertiques. Pour l'aristocratie à quelques exceptions près, les klansmen ou ku-kluxer, n'étaient que des bouseux roulant dans des voitures d'occasion. La poursuite de mes études m'a tenue éloignée de mes anciens amis, ce qui a mis un terme à mes contacts avec l'ordre. Le révérend McAdoo est certainement en réalité le Klude de l'ordre des chevaliers du camélia blanc du Texas. Notre branche du Klan !

         - Et c'est quoi un klude ?

         - Le klude est en fait l'aumônier des chevaliers du Klan. À ne pas confondre avec le kleague qui est le chef local. Ce qui me laisse à penser qu'un personnage aussi important qu'un klude ne s'est pas mis en frais uniquement pour m'adjurer de rentrer dans le rang.

         - Baptiste ?  Méthodiste  ?  Le révérend !

         - Comme beaucoup de gens du Sud, descendant d'écossais donc baptiste, ce qui explique cette haine ancestrale des catholiques qui s’est beaucoup calmée ces derniers temps.

         - Qu'est-ce qui vous fait penser qu'il serait un personnage aussi important ?

         - Du fait de ma position pour commencer.  N'oubliez pas mon grade ! Les gens qui l'ont dépêché n'auraient pas pris le risque de m'expédier un sous-ordre. Il émane de sa personne un certain charisme et une incontestable autorité. De plus, il porte les signes de sa dignité ! Anodins pour le non initié, mais évident pour celui qui est dans le secret.

         - Vous pouvez m'en dire plus ?

         La blonde colonelle a marqué une hésitation.

         - Cela peut-il revêtir quelque importance ?

         - Plus je serai informé, plus je serai en mesure de vous aider si tant est que cela se justifie.

         - Je crois qu'il s'agit de ma vie, monsieur Holmes ! Et pas seulement la mienne, a-t-elle ajouté avec un air énigmatique. Elle a poursuivi.  Pour répondre à votre question, pendant tout notre entretien, le pasteur jouait avec sa chaîne de montre, laquelle supportait trois petites clés d'or. Les trois Keys pour les trois "K" de Ku Klux Klan... La première clé est celle de la connaissance universelle, la deuxième celle de la porte du logis de chaque membre, et la troisième est la clé du salut, autrement dit, le Klude est détenteur du savoir, il est partout chez lui et toute solution temporelle ou intemporelle ne peut venir que de lui !

         -  Qu’est-ce qui vous laisse supposer qu'on en veut toujours à votre vie ?

         - J'y viens, avec ce qui m'amène à Chicago, comme suite logique. Après l'entretien que j'avais eu avec le révérend, il était pour moi hors de question de quitter mes fonctions comme on souhaitait que je le fasse. Je n'ai pas fait part de la teneur de nos propos à Vassili qui pourtant me pressait de questions. J'ai prétexté de vagues frasques de mon jeune frère Steven ! Frasques qui avaient motivées les bons offices de l'excellent homme qu'était ce révérend McAdoo ! Il a semblé se satisfaire de mes explications mais je sentais qu'il n'était pas dupe. Ses doutes n'ont pu que se renforcer car j'ai fait l'objet d'un véritable harcèlement téléphonique !

         - Du révérend ?

         - Du révérend, de chevaliers du Klan, mes anciens amis, mais aussi de mes pairs, de supérieurs, qui mystérieusement avisés de mes errements me faisaient savoir sur tous les tons et tous les modes qu'il me fallait me reprendre et leur donner toutes assurances d'une nouvelle conduite. Vassili ne pouvait plus ignorer cette situation.  Á plusieurs reprises, ma voiture a été prise en filature sans que je puisse voir mes suiveurs de près. Vassili m'a répété que des mexicains rôdaient autour de la villa mais je n'en n'ai jamais vu trace d'un seul. J’ai reçu plusieurs petits cercueils miniatures mais la sécurité militaire pas plus que le FBI n’ont semblé y attacher d’importance, m’assurant quand même qu’ils enquêtaient. Jusqu’ici, aucune nouvelle ! Le général Heimkehr...

         - Heimkher ! Peer "Bear" Heimkehr ?

         - Lui même ! Vous le connaissez donc ?

         - Je l'ai connu commandant  fraîchement promu. C'était le patron de mon "C team" en Bolivie. Il a fait du chemin depuis ! Entre nous soit dit, un coriace !

         - Comme vous dites ! Le général Heimkehr qui commande à présent Fort Bragg m'a convoquée un beau matin et très sèchement, alors qu'il s'était toujours montré d'une extrême courtoisie à mon égard, m'a fait savoir qu'il faisait muter Vassili dans les quarante-huit heures pour la base de Pendleton dans les Blue Mountains en Oregon ! Autrement dit à l'autre bout de la terre ! Il s'est un peu radouci, pour m'annoncer qu'une enquête à mon sujet était demandée par le Pentagone...

         - Pfuuttt ! Rien que ça !

         - Rien de moins en effet !

         - Il vous a fait connaître les raisons officielles données à cette enquête ?

         - En pointillés... La demande émanait d'un certain Cortland Gillett, un ancien sénateur au bras tellement long qu'il l'étend de Dallas à Washington ! L'enquête portait sur la compatibilité de ma vie privée avec les fonctions que j'occupe dans l'armée.

         - Vous avez dit portait, cette enquête serait elle déjà bouclée ?

         - Si vous m'interrompez toutes les deux minutes, je doute avoir le temps de finir mon exposé avant la nuit tombée !

         - Faites excuses Colonelle, je cherche à comprendre, c'est tout !

         Elle a eu un mouvement de labiales qui disait assez ce qu'elle pensait de mes facultés d'assimilation. De sa main droite, la gauche tenant sa coupe de champagne, elle m'a fait signe de laisser tomber. Après avoir absorbé quelques centaines de bulles de sa boisson de fêtard, elle a repris son discours.

         - J'étais prête à tout entendre et à tout supporter, mais le général a cependant jeté un certain trouble dans mon esprit en me laissant entendre que Vassili était sous surveillance depuis un certain temps ! Le FBI s'intéressait à ses origines et ses fréquentations ce qui avait immanquablement attiré l'attention de ces messieurs sur ma personne. Il a ajouté qu'il prenait sur lui de me faire ces révélations, persuadé qu'il était de ma parfaite intégrité et me demandant de ne pas m'en ouvrir à mon "secrétaire". Il m'a de plus avisé qu'il devrait  quitter mon service à compter de ce jour et qu'il l'en informerait lui-même. Je lui ai demandé sur quoi reposaient les soupçons pesant sur mon ami, il m'a fermement éconduit en me précisant qu'il m'en avait déjà trop dit. J'ai insisté, le priant au moins de me répondre sur ce qui motivait une mutation pour Vassili et non pas une arrestation pure et simple si son cas était si grave !  Le général a éludé la question et m’a congédié d’un ton sans réplique. Vous imaginez dans quel état d'esprit je suis retournée à mon bureau. Une surprise désagréable m'y attendait. Des M.P. en sortaient, encadrant Vassili pétrifié, décomposé. Deux civils les accompagnaient. Quand Vassili m'a aperçue, un faible sourire est apparu sur son visage mais il n'a pas dit le moindre mot. Le lieutenant qui commandait le détachement s'est interposé entre lui et moi ! Il m'a précisé qu'il avait des ordres précis et que ceux-ci lui enjoignaient de m'interdire tout contact avec mon secrétaire sur ordre express du district attorney.  Vous imaginez dans quel état je pouvais me trouver. M'arracher à Vassili était plus que ce que je pouvais supporter. J'ai exigé de savoir, en tant que supérieur hiérarchique direct de Vassili, où on l'emmenait. L'un des civils m'a exhibé une plaque d'agent du FBI et m'a indiqué qu'ils se rendaient chez le général Heimkehr, que je n'avais aucune exigence à formuler face à des raisons d'état. Il m'a saluée raide comme la justice et le groupe s'est enfourné dans deux voitures en direction de l'état-major que je venais de quitter l'instant d'avant. J'étais bouleversée ! Je n'étais pas au bout de mes peines ni de mes surprises ! Le bureau de Vassili avait été fouillé de fond en comble, je supposais que j'allais pouvoir faire l'objet d'une semblable descente, même en y soignant un peu la forme. Je décidai de rentrer chez moi, j'appelai mon chauffeur quand un grand type à mourir d'ennui s'est présenté : Le sergent-chef Ralph Gower, mon nouveau secrétaire ! Il m'a tendu son ordre de mission, lequel était signé du jour même de la main du général Heimkehr ! Je n'aimais pas son sourire ironique. Je lui ai dit de faire comme chez lui (imaginant très bien les consignes qu'il avait reçu), et suis partie furieuse. Je n'étais pas décidée à me rendre sans combattre ! J'échafaudais toutes sortes de plans sur le chemin du retour ; ils voulaient la guerre, et bien j'allais leur en donner pour leur argent !  Mon premier souci était de sortir Vassili de ce guêpier. J'avais plus que des doutes sur les fondements de cette prétendue enquête, il ne faisait aucun doute que c'était moi qui était visée ! Mon pauvre Vassili n'était que la victime d'un montage destiné à me nuire. De retour chez moi, j'appelais Franck Medearis, un vieil ami de la famille,  qui se trouve être l'un des meilleurs avocats d'Abilène. Je lui narrais les événements. Il m'a rassurée, me déclarant que pour l'instant il n'y avait pas péril en la demeure et qu'il prenait immédiatement contact avec mon patron pour faire libérer Vassili. La juridiction militaire n'a pas la primeur, en tant de paix, sur la constitution des Etats-Unis, les différents conflits auxquels nous sommes confrontés n’entrent pas dans cette catégorie. Il a précisé que Vassili était protégé par le quatrième amendement et qu'il allait s'assurer de l'existence de l'affidavit autorisant le FBI et les MP à procéder aux opérations qu'ils avaient déjà menés...

         - Le quatrième amendement dispose en effet des parties, de la Constitution, relatives aux perquisitions et écoutes téléphoniques mais il n'empêche pas les premières d'être pratiquées sans mandat si l'atteinte à la vie privée n'est que faiblement caractérisée, ce qui peut-être considéré dans le cas présent de la simple fouille d'un bureau. Il a d'ailleurs pu se faire avec le consentement de votre ami ce qui dispensait les enquêteurs d'un mandat !

         - Vous saisissez vite et vous connaissez bien la loi monsieur Holmes !

         - C'est un peu mon métier mais, poursuivez !

         - Frank m'a conseillé de ne pas me manifester, pas plus qu'à chercher à voir Vassili, jusqu'à ce qu'il m'appelle. J'ai donc pris le parti de ne pas bouger de chez moi. J'ai commencé à rédiger des notes, sur les réflexions que j'avais été amenée à faire depuis le début de mes relations avec Vassili. J'ai toujours procédé comme cela lorsque des événements importants de mon existence ont besoin d'être considérés sous l'angle de la chronologie. De plus c'est un excellent exercice et les autres vous pensent douée d'une mémoire phénoménale. J'ai noirci du papier pendant près d'une heure avant que Frank ne me rappela. Avec maintes précautions, il m'a dit que Vassili était mis au secret pour affaire d'état et qu'il n'avait pour l'heure pas plus d’informations. Frank avait avisé le général Heimkehr qu'en cas de poursuite fédérale il prendrait la défense de mon ami.

         - Et la présence des fédéraux ?

         - Il semblerait qu'ils aient agi dans le cadre d'une affaire connexe et qu'ils n'avaient pas de mandat pour procéder eux-mêmes à l'arrestation de Vassili. Ils ont obtenu l'autorisation d'intervention auprès du chef d'état major sous réserve de ne pas empiéter sur la juridiction militaire.

         - Cela éclaircissait le tableau, non ?

         - C'est ce que Franck m'a laissé entendre et ce que je croyais alors. Franck m'a prévenu qu'il prenait le premier avion du lendemain et qu'il serait là dans le milieu de la matinée. Cela a achevé de me tranquilliser. Dés l'instant où le vieux Francky Medearis atterrirait, je pouvais être certaine que mes préoccupations d'alors passeraient au mode mineur.  J'ai continué à rédiger mes notes, que vous trouverez dans la sacoche que je vous ai amenée, vous y trouverez plusieurs photos de Vassili.

         J'ai tendu la main vers l'objet mais le colonel m'a arrêté d'un geste. Elle était visiblement soucieuse de poursuivre sa diatribe aussi l'ai-je laissée à son exposé.

         - …Il devait être deux ou trois heures du matin, je me souviens qu'il faisait un temps épouvantable. Désireuse d'être d'attaque pour le lendemain sans être trop marquée par la fatigue, je décidais de me coucher. Malgré l'orage, j'ai entendu une voiture qui empruntait l'allée menant aux villas des officiers supérieurs. Cela m'a intriguée. D'ordinaire, passé minuit, mes voisins et leur famille tout comme moi-même, laissons nos véhicules sur le parking réservé juste devant l'aire d'habitation. Cela pour le confort de tous. Qu'on déroge à cette règle ne pouvait que signifier un événement grave. J'ai immédiatement pensé qu'il s'agissait de Vassili !  La voiture s'est arrêtée juste devant la maison. Je me suis précipitée et j'ai ouvert la porte et qu'elle n'a pas été ma surprise de me retrouver face au général Heimkehr ! Des MP l'accompagnait. Le général leur a demandé, malgré la pluie, de bien vouloir rester au-dehors et de garder les issues. Je l'ai fait entrer, je n'avais pas le choix. Il paraissait d'une humeur massacrante mais c'est plus d'un ton ennuyé qu'il m'a demandé de voir Vassili. Imaginez mon trouble ! J'ai cru ne pas comprendre et je lui ai demandé pourquoi il n'allait pas plutôt le chercher là où il était sensé être au secret. Mon attitude et le ton que j'ai employé, l'ont fait douter de sa certitude de le trouver chez moi. Il m'a demandé ma parole d'officier que Vassili ne se trouvait pas chez moi, me précisant qu'il n’avait pu s'échapper qu’à l'aide d'une complicité extérieure. J'étais abasourdie. Je lui ai proposé de visiter ma villa pour qu'il se rende compte par lui-même que ses soupçons sur moi étaient non fondés. Il a décliné mon offre et m'a dit que Vassili était recherché depuis minuit. Le général venait d'être avisé de sa fuite, les premières recherches étant restées vaines. Il avait immédiatement pensé à moi ! Le reste de la nuit n'a apporté aucune solution. Aucune trace de Vassili ! Trois jours plus tard, nous étions avisés que sa voiture avait été retrouvée immergée dans une crique de Monterey. Quand on m'a annoncé cela, j'ai cru défaillir. L'enquête a conclu à un accident dû à une vitesse excessive dans des conditions atmosphériques tout à fait dangereuses. Son portefeuille contenant ses papiers et trois mille dollars ont été retrouvés dans la voiture. On suppose qu'il a tenté de s'extraire du véhicule mais qu'il s'est noyé et a été emporté vers le large. Les courants sont très forts à cet endroit. Le corps n'a jamais été retrouvé mais on peut penser au pire, quand on sait que les requins pullulent dans le secteur. Le général et mes collègues ont été parfaits. L'action engagée contre Vassili étant au point mort du fait de sa disparition.

- Il avait déjà évoqué la Californie avec vous.

- Pas autant que je sache et j’ai été et suis toujours dans l’impossibilité d’expliquer pourquoi il se serait rendu là-bas, à Monterey ! J’ai mis un de vos confrères sur cette affaire là-bas mais rien ne laisse à penser qu’il y ait une piste exploitable là bas. Vous trouverez deux rapports et les coordonnées du cabinet Merryweather dans le dossier.

 - Quelle a été l’attitude de vos collègues et de vos supérieurs ?

- C’est comme si rien de tout cela n’était arrivé. Jamais le général pas plus que quiconque n’y a fait allusion, comme si le caporal Vassili Metcheriak n’avait jamais existé. Mon travail m'absorbant plus que nécessaire, j'avais à ma disposition le meilleur des dérivatifs. Ma vie depuis ce temps a changé et je n'ai jamais plus été la même.  Pour tout vous dire, j'ai pensé à cet instant que mes projets de carrière étaient derrière moi, je n'avais plus ce ressort qui faisait de moi ce qu'on appelle une forte en thème. Je ne rêvais plus à d'hypothétiques étoiles de général. Je me contentais de faire mon travail, sans plus. Je suis rendue compte qu'on ne me demandait d'ailleurs rien d'autre ! Aussi ai-je décidé de revenir à mes projets de quitter l'armée.

         - Si je vous ai bien suivi depuis le début, vous ne me demandez pas de retrouver un mort ! Vous avez des raisons de penser que votre compagnon ne s’est pas noyé comme on l’a pu prétendre et qu’il est au contraire, toujours vivant !

         - Vous me surprenez ! (C'était sa première pensée positive à mon égard !) J'ai effectivement de bonnes raisons de le penser sinon, je ne serais pas ici aujourd'hui. Un matin, mon nouveau secrétaire, le sergent-chef Ralph Gower, sur lequel j'émets les plus grandes réserves, a sollicité un entretien privé. C'était sa première requête en ce genre depuis la disparition de Vassili, plus d'un an auparavant. Quelque peu intriguée mais désireuse de garder les distances nécessaires, j'ai fixé cette entrevue au lendemain soir.  Gower a eu l'air un peu vexé que je n'accède pas de suite à sa demande. Il m'a dit agir pour le compte d'un de mes collègues officiers soucieux de conserver l'anonymat. J'ai trouvé cela un peu fort et je lui ai dit vertement ma façon de penser. Je n'y ai pas attaché trop d'importance, Gower n'étant pas un modèle pour ligue antialcoolique si vous me suivez bien ! Le lendemain matin, posé sur mon bureau j'ai trouvé ce dossier.

         Joignant le geste à la parole, la "colonelle" a exhumé de son maroquin un de ces dossiers classiques en toile beige, fermé par une sangle. J'ai tendu la main pour m'en saisir. À l'intérieur, deux chemises bleu ciel supportaient une écriture ferme et racée. La patte de la "colonelle" sans aucun doute. La première titrait : "NCB Photographe à Chicago". Les clichés avaient été pris au téléobjectif et on ne distinguait aucun détail du cadre dans lequel on avait opéré. Un type blond, assez athlétique, torse nu, mais l’air hagard, déboussolé, de l’ivrogne ou du camé avec une barbe de trois jours, à qui je n’aurais pas confié ma petite sœur, tentait de paraître séduisant.  D’autres photos aussi où il se donnait des airs de jeunot romantique, souriant connement et faisant des effets de sourcils ou, jouant du thorax. D’autres encore où il faisait semblant de lire un journal, lequel canard sur la photo suivante était pris en gros plan et indiquait qu’il s’agissait de notre Chicago Tribune à la date du dix juin de l’année, autrement dit quelques quinze jours en arrière.  Je reconnaissais le « Une » à la photo prise lors d’une opération en Afghanistan. J'ai levé un œil vers Mabel Astleford.

         - Est-ce le jeune Metcheriak, vous êtes sûre ? J'ai demandé, bien qu'anticipant la réponse.

         - Il est évident que j'en suis sûre, monsieur Holmes, sinon je ne serais pas là !  Tout ce que je peux dire, c’est que sur la photo il ne présente pas du tout le Vassili que j’ai connu. Un air mièvre, absent, stupide ce qui ne lui ressemble aucunement.

         - Peut-être cachait il son jeu.

         - Jamais de la vie, ne soyez pas stupide !

         - Vous êtes sûre de vous, il s’agit bien du caporal Metcheriak, absolument certaine ?

- Certaine.

Disant cela, elle s'est levée la belle Mabel. Un moment je me suis posé la question de savoir si elle s'approchait de moi pour me mettre une baffe ! Rien de tout cela ! En fait, je crois qu'une baffe m'aurait moins surpris… Avec la gestuelle lascive d’une stripper et contre toute attente, Mabel Astleford a remonté sa chemise de nuit sur ses jambes parfaites. Avant que d'atteindre des sommets qui m'auraient immanquablement poussé vers des précipices fâcheux, elle a effectué un quart de tour et s'est dénudée de profil jusqu'au haut de la cuisse gauche. J'ai fini mon verre d'un trait car je n'avais pas de bouteille d'oxygène à portée de la main. Elle m'a toisé de cet air de sévérité qu'elle savait si bien afficher. Au loin, la sirène de "l'Odissey" à moins que ce ne fût celle du "Spirit of Chicago" avertissait d'un départ en ballade sur le Michigan. L'effet conjugué du regard de la belle et du son de sa consœur homonymique (la sirène), m'a ramené sinon au port, du moins à la réalité ! L'effeuilleuse d'un instant m'a ôté tout embryon d'illusion.

         - Pas d'affolement Holmes, concentrez-vous uniquement sur ce que je veux vous montrer.

         Ce qu'elle entendait par son "ce que je veux" ne correspondait pas forcément à la mienne de volonté ! J'eusse aimé avoir le choix… Enfin ! De son ongle carminé, elle m'a indiqué ce que je pouvais distinguer sans le secours d'une loupe. Inscrit dans un cercle, un joyeux pingouin identique à celui que j'avais relevé au même endroit sur le pectoral gauche du bellâtre de la photo. Autrement dit, la colonelle et le caporal Metcheriak présentaient le même tatouage... Ttalement infantile, mais je me suis gardé de le souligner. Pour l'heure, j'en étais pour mes frais, la mâtine m'en avait moins montré que si je l'avais vue en maillot de bain. Ce n'était pas mon jour ! J'ai pensé à lui demander si elle n'en dissimulait pas d'autres mais je me serais pris une tarte ! Je n'ai pas eu le loisir de m'extasier trop longtemps. Le pan de sa robe est retombé comme le couperet d'une guillotine ! Rideau ! Elle a enchaîné :

         - Pour vous qui cultivez les talents d'observation, la similitude de ce tatouage avec celui de Vassili ne vous a pas échappé. C'est un tatoueur de Georgetown qui nous les a fait lors d'un voyage à Washington. Cela nous donnait l'impression d'avoir une signature de famille, en quelque sorte. Ce pingouin est en fait la copie conforme d'une peluche qu’il m’a offert.

         - J'imagine que votre présence ici correspond à votre recherche de votre  petit ami et à défaut du photographe, auteur de ces… ces chefs d'œuvres et de savoir où l’on a pris ces clichés à Chicago, dans le quartier que fréquente la colonie russe  ou les environs ? 

         - C'est tout à fait ça. Nous avons pris contact avec le serveur informatique qui a diffusé ces photos, mais les originaux émanaient d'un site privé qui a disparu de la toile.

         - Pourquoi ne m'avez vous pas fait avertir plutôt, j'aurais pu me montrer de quelque utilité ! Vous ne pensez pas ?

         - J'en suis même certaine, seulement je n'ai eu votre nom qu’avant-hier.

         - C'est une raison !

         En disant cela, j'ai refermé le dossier pour me saisir du suivant intitulé : "Vassili-Informations-Photos". Sur une fiche cartonnée au format courant, je disposais de tous les éléments concernant l'état-civil, la carrière et les attaches familiales du beau Vassili. Une sous chemise renfermait copie du mémorandum qu'elle avait évoqué, enfin, une enveloppe 13x18 contenait diverses photos, habillées celles là ! J’imaginais mal le garçon sévère, au regard direct, sûr de lui, que j’avais sous les yeux, passant sans transition au rôle de camé, d’alcoolo ou de folle pour pédés en goguette. Tout ce matériel méritait un examen approfondi.

         Mabel Astleford a lu dans mes pensées.

         - Conservez l'ensemble du dossier, sacoche comprise.

         - Vous ne tenez pas à ce superbe maroquin ? – Il valait au bas mot et au minimum, sept à huit cents dollars -

         - Pas le moins du monde, gardez le,  et de plus je n'ai pas envie de vous voir déambuler, ce dossier à la main.

         - Si c'est un ordre ! Merci quand même. J'étudierai cela à tête reposée chez moi. Est-ce que l'Armée est au courant, votre ami est-il à nouveau recherché?

         - Pas à ce que je sache, je ne sais pas qui, ni pourquoi on a mis ce dossier sur mon bureau. Ce n'eut été le tatouage, j'aurais pu croire à une simple ressemblance et au pire à des clichés pris avant qu'il me soit affecté.

         - Eh bien ça ne va pas être simple, mais on peut toujours essayer.

         - Vous acceptez donc de m'aider ?

         - Vous en doutiez ? Il est quand même curieux que le caporal Metcheriak ne se soit pas  manifesté ?

         - Peut être n’est-il pas libre de ces mouvements !

         - Vous êtes sûre de m’avoir tout dit ?

         - Pourquoi vous cacherais-je quelque chose ; cela irait à l’encontre de mes intérêts.

         - Je ne vous le fais pas dire… Nous devons garder le contact que je puisse vous joindre.

         - J’y compte bien, vous avez dans la pochette mon numéro de mobile au cas où vous ne puissiez pas me joindre à l’hôtel. Ce soir j’irai chercher Franck, mon avocat à l’aéroport d’O’Hare et je rendrai visite au maire demain matin.

Elle a paru s’assombrir tout à coup. Elle avait peut être peur de découvrir que son mariolle de copain l’avait vraiment pris pour une portion de rutabagas. Une femme de ce calibre ne pouvait pas admettre  pareille avanie même pas l’envisager comme une éventualité. C’est d’une voix très radoucie qu’elle m’a demandé, ou plutôt supplié.

         - Vous me le retrouverez Holmes, n’est-ce pas… Quoiqu’il arrive, quoiqu’il en soit, a-t-elle conclut d’une voix éteinte.

         - Je vais essayer M'dame, pour sûr !  Ai-je affirmé en vidant mon verre d'un trait,  je vais essayer ! Je sais faire le point mousse,  le poirier et la grande roue, je joue du bandonéon, l’harmonica diatonique n’a pas de secret pour moi, je réussis les œufs au plat comme pas un  et bien que je ne sache pas encore marcher  sur l'eau, je ne désespère pas d'y arriver !

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Par Colin Bayard - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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